La crèche de Noel

Monday, 24 December 2018
Fra Angelico La Nativité 1441 Florence couvent Saint Marc Fra Angelico La Nativité 1441 Florence couvent Saint Marc

Une tradition populaire aux mille facettes

Il a fallu fouiller au grenier ou chercher dans la cave la vieille boîte où, depuis presque un an, tous les personnages attendent patiemment de revoir le jour.

C'est l'étable qui est installée en premier, puis viennent l'âne et le bœuf, et enfin tous les autres...

Comme à chaque veille de Noël, la crèche retrouve sa place dans de nombreux foyers, en France et dans le monde, pour perpétuer une tradition plus que millénaire, associée à la célébration de la naissance du Christ, la Nativité.

Isabelle Grégor

Le récit évangélique de la Nativité

« Or, pendant qu'ils étaient là [à Bethléem], le jour où elle [Marie] devait accoucher arriva : elle accoucha de son fils premier-né, l'emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la salle d'hôtes.
Il y avait dans le même pays des bergers qui vivaient aux champs et montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau. Un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d'une grande crainte. L'ange leur dit : "Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ Seigneur ; et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire". […] Ils y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire »
 (Évangile selon saint Luc, 2).

Un berceau dans une étable

La crèche est née avec le christianisme puisqu'elle est évoquée dans les premiers écrits des évangélistes. C'est Luc qui y fait directement allusion, expliquant que Marie et Joseph, venus à Bethléem pour être recensés, n'avaient pu trouver place dans la salle commune de leur hôte. Faute de mieux, celui-ci les avait installés dans la pièce inférieure, affectée aux animaux. Une version tardive du IIe siècle a fait de cette étable une grotte.

L'enfant Jésus aurait donc été placé, dès sa naissance, dans la mangeoire pour bestiaux, désignée en allemand par le mot krippe qui a donné, au XIIe siècle, notre « crèche ».

Par extension, ce terme désigna rapidement les représentations de cet épisode, mais uniquement sous forme de décors comportant des personnages mobiles... Joliment laïcisé, il désigne aujourd'hui une structure administrative qui accueille les tout-petits pendant que leurs parents travaillent.

Tandis que, d'un côté, les artistes s'emploieront à figurer des « nativités », de l'autre, le peuple mettra tout son talent à la mise en scène de « crèches ». Mais restons encore un peu à Bethléem : c'est ici en effet que la première crèche, « la vraie », fut vénérée dès les premiers siècles.

Au IVe siècle, saint Jérôme s'indigne déjà de sa disparition : « Elle m’est autrement précieuse, celle qui a été enlevée ; […] la foi chrétienne est digne de cette crèche d'argile. […] j'admire le Seigneur qui, quoique créateur du monde, naît, non entre l'or et l'argent, mais dans la boue » (Homélie sur la Nativité). Certains fragments du Saint Berceau auraient cependant été conservés et rapportés par des pèlerins dans la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome où dès 432, le pape Sixte III avait créé une copie de la Grotte.

Crèches vivantes et édification des fidèles  

C'est à cette époque en effet, tandis qu'expire l'empire romain d'Occident, que la célébration de la naissance de Jésus devient courante. Au cœur de l'hiver, elle prend la place des fêtes païennes dédiées au solstice et à la renaissance du soleil.

À l'origine, la crèche n'est qu'un outil, un décor rendant plus réalistes et frappantes les représentations « théâtrales » organisées à l'intérieur puis à l'extérieur des églises. Il s'agit de mettre en scène sous forme de tableaux vivants les différents épisodes de la vie du Christ afin de les enseigner au peuple illettré.

Saint François d'Assise, se rendant compte de l'efficacité du procédé, aurait été le premier en 1223 à créer une crèche vivante dans un cadre naturel, avec l'aide des villageois de Greccio. Son exemple fut suivi dans toute la chrétienté, y compris en France sous la forme de représentations pieuses appelées « mystères ». S'éloignant par trop de la morale religieuse, elles furent interdites en 1548 à Paris.

La crèche de saint François

« Le bienheureux François, comme il faisait souvent, [...] fit appeler à lui [un homme appelé Jean] environ quinze jours avant la nativité du Seigneur et lui dit : ''Si tu désires que nous célébrions la présente fête du Seigneur à Greccio, dépêche-toi de t’y rendre à l’avance et ce que je te dis, prépare-le soigneusement. Car je veux faire mémoire de cet enfant qui est né à Bethléem et observer en détail, autant que possible de mes yeux corporels, les désagréments de ses besoins d’enfant, comment il était couché dans une crèche et comment, à côté d’un bœuf et d’un âne, il a été posé sur le foin''. Entendant cela, l’homme bon et fidèle courut bien vite et prépara en ce lieu tout ce que le saint avait dit.
[...] De fait, on prépare une crèche, on apporte du foin, on conduit un bœuf et un âne. Là est honorée la simplicité, exaltée la pauvreté, louée l’humilité et l’on fait de Greccio comme une nouvelle Bethléem »
(Thomas de Celano, Vita Prima, 1128).

 

Crèches et santons

La vogue des crèches vivantes, à la fin du Moyen Âge, ne fait pas pour autant disparaître les crèches décoratives. Celles-ci deviennent au contraire plus maniables sous la forme de figurines dont la première mention date du XIIIe siècle, dans un monastère bavarois.

Malgré l'hostilité des disciples de Calvin à toute imagerie religieuse, les crèches se multiplient en Europe dans les siècles suivants sous l'influence de la Contre-Réforme, qui y voit un outil didactique.

L'époque baroque est pour elles le temps de la multiplication des personnages et de l'exubérance sans limite : dans la région de Naples, toutes les grandes familles se disputent l'honneur de posséder le plus bel exemplaire de preseppe (mot italien pour une « étable ») !

Les Jésuites en installent une à Prague en 1562 tandis qu'à Paris, c'est Anne d'Autriche qui donne un écrin grandiose à la représentation de la Nativité : il s'agit de l'église du Val-de-Grâce, érigée en « action de grâce de la naissance de Louis XIV, après vingt-deux ans d'attente ».

La Révolution, interdisant les manifestations publiques de croyance, fait rentrer les crèches dans les maisons.

Elle suscite à son corps défendant une nouvelle forme d'art populaire : les santouns, ou petits saints, des figurines en mie de pain qui permettent à chaque Provençal de créer sa propre crèche dans l'intimité.

Leur succès est tel que, dès 1803, une grande foire leur est consacrée à Marseille, foire qui a toujours lieu aujourd'hui.

Au début du XIXe siècle, le sculpteur Jean-Louis Lagnel a l'idée de fabriquer les santons non plus en plâtre mais en argile, à partir de moules et donc reproductibles à volonté. 

À partir de 1914, ils s'habillent grâce à l'abbé César Sumien qui montre un vrai souci du détail. Artisanaux ou fabriqués à la chaîne, les santons de Provence se caractérisent encore aujourd'hui par leur grande variété et leurs couleurs vives. 

Cohabitant avec les personnages sacrés, ils nous donnent une image de la vie de cette région au XIXe siècle avec ses habitants en costume paysan, portant sous le bras les instruments de leur quotidien.

Si parfois saint François y cohabite avec le maire du village, c'est surtout le personnage de « lou ravi » qui attire les regards : bras au ciel, le simple d'esprit témoigne à lui seul de la joie de toute la population.

On dit d'ailleurs qu'il est le seul personnage indispensable de la crèche provençale.

Un voyageur à Béthléem : Louis-René de Chateaubriand

« Les premiers fidèles avaient élevé un oratoire sur la crèche du Sauveur. Adrien le fit renverser pour y placer une statue d’Adonis. Sainte Hélène détruisit l’idole, et bâtit au même lieu une église dont l’architecture se mêle aujourd’hui aux différentes parties ajoutées par les princes chrétiens. [...]
On y voit un autel dédié aux mages. Sur le pavé au bas de cet autel on remarque une étoile de marbre : la tradition veut que cette étoile corresponde au point du ciel où s’arrêta l’étoile miraculeuse qui conduisit les trois rois. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’endroit où naquit le Sauveur du monde se trouve perpendiculairement au-dessous de cette étoile de marbre, dans l’église souterraine de la Crèche.
[…] après avoir passé l’entrée d’un des escaliers qui montent à l’église supérieure, vous trouvez la crèche. On y descend par deux degrés, car elle n’est pas de niveau avec le reste de la grotte. C’est une voûte peu élevée, enfoncée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc, exhaussé d’un pied au-dessus du sol, et creusé en forme de berceau, indique l’endroit même où le souverain du ciel fut couché sur la paille »
 (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811).

Petite galerie de personnages

Installée le 1er dimanche de l'Avent et rangée le 2 février, jour de la Chandeleur ou Présentation de Jésus au Temple, la crèche est une œuvre immédiatement identifiable grâce aux personnages qui la composent.

On y trouve la Sainte Famille avec la Vierge en prière face à son enfant et Joseph, souvent un peu en retrait. La naissance dans la grotte ou l'étable est signe de dénuement, tandis que la paille rappellerait l'éphémère de la vie.

À leur côté, voici l'âne, peut-être celui qui va leur permettre de fuir en Égypte, et son compagnon le bœuf, locataire de l'étable ; tous deux réchauffent l'enfant de leur souffle.

Symboles de douceur comme de force, ils ne sont apparus qu'au VIe siècle dans l'évangile apocryphe du pseudo-Matthieu, où ils tissent un rapprochement symbolique avec la Bible hébraïque. On peut lire en effet dans celle-ci un texte imprécatoire du prophète Ésaïe qui reproche au peuple d'Israël de s'être détourné de Dieu : « Un bœuf connaît son propriétaire et un âne la mangeoire chez son maître : Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Ésaïe, 1:3).

Passons aux visiteurs. Venus d'Orient selon l'évangéliste Matthieu, trois mages, sans doute des prêtres du culte perse de Mazda, présentent au nouveau-né leurs trésors contenant de l'or, de l'encens et de la myrrhe, symboles de royauté, de divinité et d'humanité.

Ce n'est qu'au VIe siècle qu'ils se voient attribuer un nom : Gaspard, le « roi maure », est le plus jeune, Balthazar est d'âge mûr et noir de peau et Melchior, vieillard à la barbe grise, est celui qui est agenouillé. Ils représentent les différents âges de l'Homme comme la diversité des peuples de la terre. Ils ont été guidés jusqu'à Bethléem par une étoile que certaines théories essaient de raccrocher à un phénomène astronomique avéré. On les représente souvent accompagnés de leurs chameaux, voire d'éléphants, pour la touche exotique.

À côté des rois prennent place les bergers qui auraient reçu en premier la nouvelle de la naissance, annonce faite par un ange souvent représenté parmi eux. Selon les époques et les cultures, d'autres personnages participent à la scène, au point de retrouver toute la population du quartier ou du village, chats et poules y compris !

En or, en argile ou en paille, au cœur des cathédrales ou sur un coin de table, les crèches deviennent alors un miroir de la société rendant hommage à la maternité, à l'enfance, à la vie.

 

Le témoignage de l'âne

« Sous [un] abri précaire, on avait dressé une mangeoire et étalé une litière pour les bêtes des clients de l'auberge. C'est là qu'on m'attacha à côté d'un bœuf qu'on venait de dételer d'une charrette. […] Les voyageurs refoulés par l'aubergiste avaient envahi la grange. Je me doutais bien qu'on ne me laisserait pas longtemps en paix. Bientôt en effet un homme et une femme se glissèrent dans notre étable improvisée. L'homme, une sorte d'artisan, était assez âgé. […] Il rassembla la paille des litières et le foin des rateliers pour confectionner entre le bœuf et moi une couche de fortune où il fit étendre la jeune femme. […] Quand je me suis réveillé, j'ai senti qu'un grand changement avait eu lieu, non seulement dans notre réduit, mais partout, et même, aurait-on dit, dans le ciel dont notre misérable toiture laissait paraître de scintillants lambeaux. […] Que s'était-il passé ? Presque rien. On avait entendu, sortant de l'ombre chaude de la paille, un cri léger, et ce cri ne venait à coup sûr ni de l'homme, ni de la femme. C'était le doux vagissement d'un tout petit enfant » (Michel Tournier, Gaspard, Melchior et Balthazar, 1980).

Sources bibliographiques

Janine Couget, Un Monde de crèches, 2004, éd. Privat.

Crèches et traditions de Noël, exposition au musée national des Arts et Traditions populaires, éd. de la Réunion des musées nationaux, 1986.

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